L'Abbaye Saint Maur de Bleurville

Le village vosgien de Bleurville compte 370 habitants. Il est situé dans le canton de Monthureux-sur-Saône, arrondissement d’Epinal. La commune fait partie de la communauté de communes du Pays de la Saône vosgienne qui regroupe, autour du chef-lieu de canton, dix-huit villages typiques situés aux confins des Vosges, de la Haute-Marne et de la Haute-Saône. C’est le Pays des Trois Provinces riches en pâturages, en forêts de hêtres et de chênes… Et d’une histoire et d’un patrimoine architectural récemment redécouvert et valorisé.

Dans le courant du VIIIe siècle, deux religieux, Bathaire et Attalein, originaire d’Aquitaine, sont assassinés sur les terres de l’abbaye de Faverney, en Franche-Comté. Au Xe siècle, Mérannus, un noble clerc possessionné à Bleurville, transfert les restes des martyrs sur son domaine dans une chapelle provisoire au lieu-dit « le Chêne des Saints ». Afin de développer un pèlerinage local, notre prêtre fait construire une primitive église carolingienne qui correspond à l’actuelle crypte de l’abbatiale.

 

Le succès du pèlerinage fut rapide : le comte de Toul et seigneur de Fontenoy-le-Château, Raynard II, fait agrandir l’édifice entre 1026 et 1050 et en confie la gestion à une communauté de moniales bénédictines. Cependant, à peine un siècle plus tard, en 1128, de graves négligences dans la gestion des biens provoquent la disparition des bénédictines et leur remplacement par des moines envoyés par l’abbaye Saint-Mansuy de Toul ainsi que la transformation de l’abbaye en simple prieuré.

 

Une petite communauté bénédictine – qui ne dépassera jamais la demi-douzaine de religieux – fera vivre le monastère grâce aux terres, vignes, moulins et fours affermés aux villageois. Le prieur était seigneur en partie de Bleurville et d’autres villages environnants et possédait le droit de nomination du curé de la paroisse.

 

L’édifice connut de nombreuses vicissitudes au cours des temps : destructions et réaménagements alternèrent jusqu’au XVIIIe siècle. En 1627, le monastère est uni à celui de Saint-Nicolas-de-Port avec pour objectif de contribuer financièrement à l’entretien de la célèbre basilique portoise. Les années 1636-1637 furent dramatiques pour le village en général et pour le prieuré en particulier. En pleine guerre de Trente Ans, les armées lorraines, impériales, françaises, suédoises, croates et autres mercenaires à la solde de l’un ou de l’autre pays, ruinèrent la contrée ; les portes de l’église prieurale furent enfoncées et les coffres déposés par les paysans furent pillés. Le monastère sera sauvé grâce à l’intervention du prieur laïc Pierre Berget. En partie ruinée, l’église sera partiellement restaurée au cours du XVIIIe siècle : réfection des toitures, remplacement de vitraux, installation d’un nouveau maître-autel et création d’autels baroques.

 

Les évènements révolutionnaires provoquèrent la fermeture du prieuré en 1791. En 1794, l’église est vendue à un paysan qui lui donne une vocation agricole : l’église devient remise à fourrage et le prieuré maison d’habitation. Cette situation perdure jusqu’en 1973, date à laquelle l’abbé Paul Pierrat, prêtre du diocèse de Saint-Dié, rachète l’ensemble et entame une campagne de sauvetage avec l’aide de troupes scoutes.

 

L’architecture de l’ancienne abbatiale conserve, malgré ses remaniements gothiques, les caractéristiques du roman primitif observé dans les édifices de la rive droite du Rhin : contreforts plats sur le pourtour du chœur, nef plafonnée, crypte sous le chevet. Tous ces éléments rapprochent l’abbatiale de Bleurville de la structure de la cathédrale de Spire (Palatinat). L’église possède également des éléments architecturaux du roman bourguignon que l’on rencontre par exemple à Faverney (Haute-Saône) ou à Froville (Meurthe-et-Moselle) : nef centrale élevée et collatéraux construits à mi-hauteur de la nef, croisée du transept voûtée très haute et bras du transept peu élevés, piliers de la nef massifs et alternativement ronds et carrés, chapiteaux trapézoïdaux. Ces caractéristiques font de Saint-Maur de Bleurville une église typique du premier âge roman en Lorraine.

 

La crypte de l’abbatiale présente des éléments architecturaux de l’art préroman de la fin de l’époque carolingienne : construction peu élevée, aménagée sur des voûtes reposant sur une forêt de colonnes monolithiques rondes, carrées et octogonales surmontées de chapiteaux dépourvus de décoration. Cette crypte accueillit jusqu’au XVIIIe siècle les pèlerins qui venaient y vénérer les reliques des deux martyrs comtois du VIIIe siècle. Afin de faciliter leur circulation, la crypte possédait une double entrée prenant ouverture dans la nef de l’église haute.

 

Le site est classé Monument Historique : la crypte a été classée en 1942 et l’église haute en 1986.

 

Le logis prieural, reconstruit à la fin du XVIIIe siècle en partie sur l’emplacement de l’église, jouxte l’ancienne église abbatiale. Il accueille depuis 2001 un musée de la Vie religieuse et de la Piété populaire. Dans un ensemble typiquement lorrain, plusieurs salles offrent au visiteur une reconstitution d’une pièce d’un ancien presbytère, des collections de vêtements sacerdotaux, d’objets du culte, de livres religieux et liturgiques, de bénitiers de chevet, d’objets de piété, d’images pieuses, de statues, de tableaux religieux, etc.

 

Le visiteur découvre également une maison lorraine de la fin du XVIIIe siècle avec une cheminée monumentale et son cendrier dans l’ancienne cuisine, la belle chambre – ou poêle – avec ses boiseries et la chambre du fond avec sa cheminée basse, le tout ouvert sur l’ancien jardin des moines agréablement réaménagé, entre église et prieuré.

 

Alain Beaugrand